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Drogue : explosion du marché de Tramadol en Afrique de l’Ouest et au Sahel

Drogue : explosion du marché de Tramadol en  Afrique de l’Ouest et au Sahel

L’image de l’Afrique de l’Ouest comme zone de transit de drogues, contribuant à enrichir de multiples acteurs, est largement répandue.
Depuis plusieurs années, se développe une consommation locale de plus en plus importante de drogues, tirée à la fois par l’émergence d’une classe moyenne et une politique de l’offre des mafias, contrôlant le trafic dans la région, selon une étude de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

Tramadol “cocaïne des pauvres”

L’enjeu de stupéfiants et leurs dérivés
La consommation de stupéfiants importés et de leurs dérivés constitue un enjeu croissant. Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest sont confrontés à une forte hausse de la consommation d’autres produits, dont le Tramadol, analgésique, opioïde de synthèse.
Parfois acheté dans les officines pharmaceutiques, plus souvent obtenu hors des circuits officiels – (contrefait ou falsifié), l’ usage de tramadol s’y est considérablement développé depuis quelques années, notamment au Sahel. Plusieurs saisies témoignent de l’importance de la circulation du Tramadol en Afrique de l’Ouest. Entre février et octobre 2012, 24 conteneurs transportant près de 130 tonnes de tramadol ont été interceptés au Bénin, au Ghana, au Sénégal et au Togo.
En 2014, les services de contrôle portuaire de Cotonou au Bénin et Tema au Ghana saisissaient plus de 43,5 tonnes. Des saisies qui se concentrent dans les ports du golfe de Guinée. En janvier 2016, la police nigérienne découvrait 7 millions de comprimés, une prise record dans un pays considéré comme la principale destination des comprimés déchargés au Bénin ou au Ghana mais où les saisies sont généralement de faible ampleur.

Tramadol, drogue des pauvres

La particularité des comprimés saisis en Afrique de l’Ouest est leur dosage. Loin des 50 Mg habituels dans les pharmacies, les emballages – à l’iconographie évoquant la force, la vitalité ou la vigueur – mentionnent 100, 200, 250 Mg de substance active.
La provenance du Tramadol
La plupart du temps, ce Tramadol vient d’Inde, un pays qui comptait 20 000 producteurs de médicaments en 2000, et environ 800 000 distributeurs. Selon l’Organe international de contrôle des stupéfiants (Oics), le Tramadol viendrait aussi de Chine. Des soupçons existent aussi sur une production locale au Nigeria.
On observe l’usage abusif de Tramadol notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso. Depuis quelques années, dans la ville de Gao par exemple, des comprimés acheminés du Niger. Le Sahel est loin d’être la seule région affectée. Selon des données du Réseau épidémiologique sur l’usage des drogues au Nigeria (NENDU), 71 % des usagers nigérians d’opiacés sur l’année 2015 ont déclaré que le Tramadol était le produit le plus fréquemment consommé.

Le marché de la drogue des pauvres

Le coût de Tramadol variable selon les pays et les sites
Son coût est le principal facteur qui explique ce succès. Au Sahel par exemple, le comprimé est vendu entre 10 et 50 FCFA selon les pays. Des écarts importants sont toutefois observables selon le lieu et la demande : dans les sites miniers du sud du Mali, le comprimé coûte 150 à 200 FCFA ; sur les plateaux du Djado (région d’Agadez, Niger), où s’est développée, depuis 2014, une importante activité d’orpaillage, il se négocie jusqu’à 1 000 FCFA.
Autres facteurs
Quatre autres facteurs peuvent également être avancés : la perception associant le Tramadol à un médicament ; la facilité de transport et de dissimulation ; la disponibilité auprès des pharmacies dites “par terre” ; les sanctions moins sévères pour le possesseur de Tramadol que le possesseur de drogue. Les données sur la consommation sont limitées. Celles disponibles attirent néanmoins l’attention sur des pratiques différenciées et le profil des consommateurs.
D’une part, deux modes de consommation sont observables: une consommation collective, principalement par des jeunes (regroupements festifs, travaux collectifs, pratiques toxicomanes de groupe) ; une consommation individuelle souvent indépendante de l’âge (augmentation de la force ou de l’endurance pour un travail physique, résistance à la chaleur, recherche de performances sexuelles…).
D’autre part, parmi les consommateurs identifiés, la jeunesse masculine est surreprésentée. Une surreprésentation qui peut être liée aux vertus sexuelles supposées du Tramadol, au poids démographique de la jeunesse, à l’émulation au sein d’un groupe, une autre hypothèse est que les femmes ne se présentent que rarement pour des thérapies relatives à une addiction de crainte d’être socialement stigmatisées alors qu’il y a une certaine tolérance pour les jeunes hommes.
Plus important, la consommation de Tramadol s’est généralisée. ”Le Tramadol est une drogue largement utilisée dans les écoles, et les élèves se disent que cela ouvre l’esprit”, observe le secrétaire permanent du Comité national de lutte contre la drogue (CNLD) burkinabé, Mariam Diallo Zoomé. Une tendance loin d’être spécifique au Burkina Faso. Au Niger, plusieurs écoliers et étudiants ont été interpellés en possession de comprimés ces dernières années.

Tramadol

Un enjeu sociétal
Les prises répétées de Tramadol provoquent une dépendance. Pour éviter maux de tête et douleurs aux articulations, pour que les effets antidouleurs ou euphorisants de la molécule continuent d’être perceptibles, les doses doivent être régulièrement augmentées. Outre, la dépendance qu’il génère, le Tramadol peut entraîner diverses complications dont des crises convulsives.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ces convulsions sont souvent liées à un facteur de prédisposition, tel qu’une épilepsie, un syndrome de sevrage alcoolique ou médicamenteux, ou un traitement antidépresseur. Ces effets toxiques peuvent toutefois être directement provoqués par le médicament, le surdosage entraînant bradycardie, convulsions, dépression respiratoire et coma. À noter que ces risques sont accrus par le mode de consommation.
Le Tramadol est en effet dilué dans du café, du thé et parfois associé à d’autres stupéfiants ou à de l’alcool, cette dernière substance étant réputée pour prolonger ses effets. La forte consommation de Tramadol a aussi des incidences sur l’ordre public du fait de ses effets secondaires : étourdissements, sensation d’euphorie, agitation, anxiété et hallucinations, contribuant notamment à altérer le rapport à la peur et à la douleur.
Le Tramadol est d’ailleurs communément associé aux accidents de la route ou à des violences volontaires. De même, des comprimés ont été retrouvés auprès de combattants de Boko Haram, ainsi que sur un assaillant lors des attaques d’Agadez et d’Arlit en 2013, revendiquées par Mokhtar Belmokhtar.
Si l’OMS n’a pas placé le Tramadol sous contrôle international, l’attention internationale tendant à se focaliser davantage sur la cocaïne, l’héroïne ou les méthamphétamines, les saisies et les indices d’une consommation en explosion ne doivent pas faire oublier cette “cocaïne du pauvre”. Le Nigeria a d’ailleurs placé ce produit sous contrôle national en 2010, tandis que le Niger réglementait en décembre 2013 sa vente et sa consommation.
Encore que ces mesures risquent d’achopper sur deux écueils : le premier est que la consommation de stupéfiants renvoie à une “radicalité de la survie” ; le second est lié à un besoin accru de données et d’études sur les différents produits consommés, leurs perceptions et les pratiques de consommation, pour à la fois sensibiliser la société civile, les acteurs nationaux, et renforcer la capacité des administrations spécialisées et des organisations internationales à apporter des réponses à la toxicomanie fondées sur des données.

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